26+27 Août 2017 | Citadelle de Namur

LES INNOCENTS : « Il faut qu’on se séduise. Il y a comme une danse entre nous. »

À quelques heures de monter sur la scène du Ronquières Festival, le duo composé par Jean-Christophe Urbain et Jean-Philippe Nataf nous faisait le plaisir d’une interview en toute décontraction. Impatients de retrouver le public pour lui présenter leurs nouvelles compositions mais aussi les morceaux imparables qui ont fait leur succès tels que « L’Autre Finistère », « Un Homme Extraordinaire » ou encore « Colore ».

Q : Les Innocents retrouvent la scène après une longue absence. Ça vous fait quoi de repartir en tournée ensemble ?

JC : Je ne pense pas que ce soit le recommencement d’un travail parce que c’est quelque chose d’assez nouveau. D’abord parce qu’il s’est passé beaucoup de temps ! Ensuite, parce qu’à deux, deux guitares, deux voix, ça casse la monotonie. Je dirais que chaque jour, le concert que les gens voient est différent, même si la trame est la même. Dans toute cette liste de morceaux, il y a des tas de choses qui se passent. On est pas mal aventuriers dans notre propre répertoire, je crois.

JP : C’est comme si on partait en promenade sur un sentier qu’on connait, tout en se disant qu’on peut sortir du chemin à tout moment, se faire une halte et faire une farce. C’est beaucoup de liberté.

Q : Et comment réagit le public ?

JC : Notre public ne nous appartient pas ! Si vraiment c’était notre public, on les a quand même planté très méchamment en 2000 et on les a laissé un peu faire leur vie jusqu’en 2013. On ne considère pas que c’est notre public. Par contre, on s’est rendu compte que nos chansons avaient lié des amitiés avec les gens. En revenant et en nous réappropriant ces chansons-là, il y a quelque chose de fort qui se passe avec le public : il y a ceux qui était déjà avec nous et pour qui c’est de la vraie nostalgie, et puis il y ceux qui nous voient pour la première fois mais qui connaissent ces chansons et qui peuvent se dire « Tiens, c’est la 1ère fois que je l’ai embrassée sur cette chanson ». Chacun à une petite histoire. Il y a aussi les plus jeunes qui découvrent. Donc c’est plutôt agréable d’avoir dans nos bagages des chansons qui ont une histoire avec les gens.

Q : Quel est votre plus beau souvenir du public belge ?

JC : On en a pas mal. On a l’Ancienne Belgique notamment. Je pense que pour nous c’est un moment important parce que c’est vraiment là qu’on a senti l’amour du public belge pour nos chansons. On l’a senti même beaucoup plus profondément qu’à l’époque, en France. C’est quelque chose qui nous a vraiment marqué. Et après, depuis, chaque fois qu’on vient ici, c’est toujours formidable de voir tous ces gens qui nous suivent. C’est loin, on oublie nous, puis on revient et on se dit : « Ah oui, ils nous suivent, ils connaissent nos chansons, nos albums, ... » C’est vraiment agréable.

JP : La 1ère fois qu’un public s’est levé sur l’Autre Finistère c’était à Bruxelles, au Théâtre 140.

Souvent, il y a quelque chose de starter ici, ça démarre souvent d’ici. Les gens sont plus rapides en culture musicale, plus larges, plus habitués, très réactifs.

Q : Comment vous préparez-vous avant de monter sur scène ? Quels sont vos petits rituels ?

JC : Chacun a sa petite sauce. Moi, j’essaie de ne pas trop en avoir. J’aimerais bien arriver sur scène, juste en ouvrant une porte. Je suis passé par des étapes différentes. Parfois je cherche la concentration. D’autre fois, je veux juste m’échauffer. Mais en fait, j’aime bien arriver « pas tout à fait prêt mais juste présent ». JP a une autre préparation.

JP : Oui moi je suis un grand angoissé ! J’ai besoin de plein de petits rituels qui m’amènent juste à savoir que dès que j’arrive sur scène, je suis déjà prêt à tout. Il faut que ma voix soit chaude, que je me sois étiré suffisamment pour n’avoir mal nulle part, il faut que j’aie à boire, que je vérifie l’accordage de ma guitare. À partir de là, j’essaie de rentrer dedans en me disant « Tout est prêt, il ne va rien t’arriver ! »

Q : Vous écrivez vos chansons à 4 mains ? Comment se passe la collaboration ?

JC : Ca dépend. Des fois la musique est plus facile à écrire à quatre mains que les textes. Parce que pour le texte, il y a quelque chose qui vient de plus profond. On a l’impression quand on écrit un texte sur papier, ça vient plus du fond du cœur que quand on joue un accord sur une guitare. Ce qui n’est pas vrai, mais c’est un sentiment ! Même nous, on se fait avoir par ces choses-là. Donc c’est plus difficile d’écrire les textes à deux. Par exemple sur cet album (NDLR : Mandarine), JP a davantage écrit que moi, parce que moi je ne savais pas. Écrire à deux têtes, c’était difficile.

JP : Mais on termine toujours ensemble. C’est-à-dire qu’à un moment, le texte est juste un alibi pour terminer la chanson. Il faut qu’on ait envie de chanter une phrase ensemble pour qu’elle prenne sens, pour qu’elle prenne son. Il faut qu’on se l’approprie. JC ne peut pas chanter un mot qu’il n’a pas envie de chanter. Il n’y mettra pas assez de cœur. Donc il n’y a pas de logique d’auteur. Quelque fois, au mix, on se rend compte qu’il y a un couplet en trop. S’il y a un dictateur, c’est d’abord le musicien. L’auteur vient un peu derrière et fait ce qu’il peut.

Q : Où puisez-vous votre inspiration ?

JC : Des fois, il y a des tas de choses qui m’inspirent mais qui n’amèneront pas de la musique. Je dirais même que, la plupart du temps, les choses qui m’inspirent … restent des choses qui m’inspirent … Souvent quand on fait de la musique, le premier jet peut être une simple suite d’accord. Il y a quelque chose d’inconscient, je pense, dans notre musique. On aime bien garder un double sens ou une possibilité d’évasion en faisant un refrain ou un couplet un peu différent, en glissant des mots qui ne devraient pas être là rythmiquement. Je crois que l’on s’inspire de notre façon de travailler par moment.

JP : Si je savais (Rire). Ça fait 35 ans qu’on fait ça et on ne sait toujours pas quand ça va venir, vite ou pas. En plus il n’y a pas inspiration quand c’est Les Innocents, c’est nous deux. Ça peut être embêtant qu’il y en ait un qui soit trop inspiré si l’autre est à la remorque. En fait, il peut freiner le truc. Le tout est un jeu d’observation entre nous, un truc de connivence. Parfois, je suis très avancé dans les chansons mais je ne vais pas les montrer à JC parce que je me dis qu’il n’est pas complétement réceptif et qu’il est en train de se prendre la tête avec un son de batterie. Alors, il s’en foutra un peu. Je me dis que si j’attends demain ... En fait, on est très en attente de ce que va penser l’autre. Jean-Cri peut être devant la console et faire une partie de guitare, se dire « Waouw, je suis super content », le lendemain matin, je peux arriver et dire « Oh non ». On a très peur de ça. Donc il faut se séduire, il y a comme une danse entre nous.

Q : Pour vous, qu’est-ce que ça signifie « être engagé » ?  

JP : Pour moi ça signifie d’être là, d’écouter la petite voix intérieure et d’essayer d’y répondre quand on peut, et d’essayer de se taire quand on peut aussi parce qu’un engagement c’est compliqué. C’est ce qu’il y a de plus compliqué au monde. Faire une chanson engagée, c’est très compliqué. Qu’est-ce qu’elle sera dans 5 ans, dans 10 ans ? Où on en sera ? Je crois qu’on essaie d’engager notre cœur dans ce qu’on fait et pour moi, c’est une façon d’être engagé. Je ne dirais pas qu’on fait de la chanson engagée, mais on tient un engagement par rapport à une chanson. Une chanson qui arrive, on la chérit. Ce n’est pas juste faire un bébé, c’est le lancer dans la vie. Surtout quand ils nous reviennent comme des boomerangs comme l’Autre Finistère, Un homme extraordinaire ou Colore. S’il y avait quelque chose là-dedans avec lequel on n’est plus en phase parce qu’on n’a pas été complètement honnête, ce serait dur à vivre. 

JC : L’engagement pour moi c’est de ne pas se mentir. Voilà ce que c’est l’engagement de base. Mais je crois que je ne suis pas quelqu’un de très engagé (Rires). Parfois, je me mens à moi-même. C’est difficile d’être clair, honnête avec soi-même. Ça peut faire souffrir parfois.

Q : Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour l’avenir ?

JC : Tout pareil, on a encore beaucoup de concerts à faire cette année qui vont d’ailleurs nous ramener en Belgique. Je crois qu’on peut nous souhaiter de prendre autant de plaisir à jouer sur scène et c’est très bien comme ça.

Retrouvez Les Innocents aux Solidarités, le dimanche 28 août à 20h40 sur la scène du Théâtre.